Les Résidents, Maurice Dantec

Les-Résidents-DantecLe retour de Dantec au roman noir, ou en tout cas ce qui est présenté comme tel, voilà qui mérite d’être lu. Après un Satellite Sisters en 2012 qui marquait à mes yeux le retour de l’auteur a davantage de lisibilité, que vaut Les Résidents, paru en 2014 et aujourd’hui disponible dans la collection Babel Noir?

Roman noir & Science Fiction

Maurice Dantec

La renommée de Dantec s’est établie grâce à ses deux premiers livres : La Sirène rouge (1993, non lu) et Les Racines du mal (1995). Deux romans noirs, plus que noirs même, qui ont posé les bases du style de l’auteur et l’ont imposé auprès du grand public, suite à quoi il a dérivé vers une science fiction de plus en plus barrée, avec toujours en toile de fond le thème de la Singularité. Alors qu’il dépasse désormais la quinzaine de livres publiés, et au vu des récurrences dans son œuvre, Dantec pouvait-il réussir à se renouveler grâce à un retour aux sources? Comme toujours avec l’auteur, c’est justement parce que c’est simple que c’est compliqué ; vous l’aurez deviné, mon avis sur Les Résidents joue les équilibristes.

Le style Dantec

Ce qu’il y a d’agréable avec l’auteur des Résidents, c’est sa façon unique d’écrire. Parfois déroutant, toujours direct, Dantec n’y va pas par quatre chemins: il assène ses phrases à la volée, déblaie un passage vers la suite de l’histoire au bulldozer sans se soucier de savoir si le lecteur saura le suivre ou non. C’est bien connu, mais il faut le rappeler ici: Maurice Dantec n’offre pas une lecture facile et balisée, même aux lecteurs chevronnés. Assurez-vous d’avoir l’estomac bien accroché avant d’entamer l’ouvrage!

L’avantage de se confronter aux expérimentations stylistiques de Dantec, c’est qu’on s’éloigne de la littérature dopée au marketing et des romans déversant les platitudes. L’écrivain joue beaucoup sur l’aspect chromatique, presque spectrographique, des choses qu’il décrit. Tout est affaire de nuances dans la couleur, de subtilités de substance, et, en agissant de la sorte, il détisse la réalité pour la réagencer à sa sauce. Si le propos n’est pas toujours évident, au moins cela permet de s’en faire une représentation et de s’approprier les scènes dépeintes. Personnellement, c’est ce que j’apprécie chez l’auteur.

Pour étayer les personnages et l’intrigue, Dantec joue beaucoup sur la redondance, tel un Sade moderne dopé au rock’n’roll. C’est à la fois une force et une faiblesse: certaines répétitions peuvent conférer un côté poussif au récit, voire exaspérer, cependant la redondance permet aussi de rendre certains passages plus saillants, plus percutants. Un peu comme si, d’un coup, une déchirure venait percer la trame de l’histoire et se ficher par surprise dans le cerveau du lecteur.

 « Chaque seconde, le monde peut exploser, et non seulement tout le monde s’en fout, mais personne ne le sait.
Sauf ceux à qui on a donné un morceau de soleil. »

Il est délicat de réduire le style de Dantec à une quelconque définition, mais une chose est sûre: c’est rapide, sombre, percutant et joyeusement foutraque.

L’intrigue des Résidents

Les Résidents se décompose en trois livres, eux-mêmes subdivisés en deux parties. L’ensemble est, à mes yeux, inégal. Autant le premier tiers est inspiré et limpide, se lit d’une traite, et développe magnifiquement la psychologie des personnages de Sharon et Vénus, autant le reste se révèle une resucée des thématiques fétiches de Dantec. On ne se refait pas, comme dirait l’autre…

Sans spoiler, je peux dire que l’arrivée à Trinity Station, présentée sur la quatrième de couv’ comme un évènement majeur pour l’avenir de l’humanité, est le point de non-retour, là où Dantec s’enlise dans ses travers habituels.

Les théories du complot techno-mystiques alimentent alors l’intrigue, avec des personnages auxquels on ne croit pas une seconde tant ils savent tout et ont déjà tout vu-tout fait. Une sous-partie entière introduit lourdement l’arrivée d’un deus ex-machina – sauf que le suspens est éventé rapidement, il était inutile d’en faire des caisses de la sorte. Pis, son irruption dopée au rétro-engineering outrancier ne remplit pas toutes ses promesses. « Tout ça pour ça? », me suis-je régulièrement dit en cours de lecture.

Le personnage de Novak ne sert que d’accessoire pour accomplir l’avènement de la fusion digital-humanité, alors qu’il aurait mérité un traitement aussi poussé que celui de Sharon et Vénus. Celles et ceux qui ont déjà lu du Dantec ne seront pas surpris de ce dénouement. La Singularité est semblable à celles des œuvres précédentes: à un moment, quelque chose d’inexplicable se passe, et le texte sombre dans la confusion, à la limite de l’illisibilité tant la question de la signification ne vaut plus rien. Alors le monde bascule, sauf qu’on n’y croit plus: Dantec s’est perdu dans ses élucubrations, et m’a perdu par la même occasion.

Malgré ces défauts majeurs, Les Résidents est une réussite concernant le premier livre. Le tableau qu’il dépeint des travers la société moderne via Sharon et Vénus, en plus d’être évocateur, fait froid dans le dos et renvoie à de nombreux aspects critiquables de nos représentations occidentales. Entre aliénation sociale, déviances sexuelles, place des médias et de la femme dans la société, j’en passe et des meilleures, il y a de quoi cogiter. Certaines scènes sont dures, très dures, parce que la part de réalité enchâssée dans la fiction frappe de plein fouet le lecteur, et Dantec s’ingénie à jouer là-dessus.

Verdict?

Ça commence plus que bien, puis ça s’effondre à mi-chemin.

Ce ne sera certes pas mon coup de cœur de l’année, mais Les Résidents vaut le détour, ne serait-ce que pour le style de l’auteur. Le renouvellement a beau ne pas être totalement au rendez-vous, il y a toujours ces réjouissantes fulgurances corrosives qui rendent la lecture dynamique et intéressante.

Si vous n’avez jamais lu Dantec, optez plutôt pour ses thrillers plus anciens, par exemple Les Racines du mal. Si vous êtes familier de sa plume ou êtes adepte de textes un tant soit peu expérimentaux, vous ne serez pas dépaysé et apprécierez (peut-être!) l’ouvrage.

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