Home, Warsan Shire

En ce moment, je travaille à un conte sur la thématique des réfugiés – sujet de plus en plus occulté à mesure que monte la contestation contre la loi travail et que l’euro 2016 s’installe dans le paysage médiatique. Pourtant cela reste dramatiquement d’actualité vu la situation géopolitique en Syrie et ailleurs au Moyen Orient, qui ne va pas en s’améliorant. Ce n’est pas le but de ce blog de politiquer, et, après tout, qu’il y ait du parti pris dans le traitement de l’information n’est pas chose nouvelle. Il me répugne toutefois d’oublier les vies humaines qui disparaissent encore dans les tréfonds de la Méditerranée – ce que je peux creuser pour l’écriture du conte ne fait que me conforter dans ce sentiment.

Au gré de mes recherches sur la situation des réfugiés, je suis tombé sur une poésie de Warsan Shire, fort inspirante et évocatrice, qui mérite d’être partagée. S’il y a bien un pouvoir qu’ont les mots, c’est de faire passer émotion et message à la fois, mais pour qu’ils touchent, encore faut-il qu’ils soient lus. Et bordel, c’est mon job que ce soit le cas.

La traduction de l’Anglais vers le Français est de mon cru, mais si vous désirez lire le texte originel, rendez-vous sur Seekers Hub où je l’ai découvert. Pour écouter l’auteure lire en VO, il y a un lien en-dessous.


Home

Warsan Shire

Nul n’abandonne son foyer à moins que
Celui-ci ne soit la gueule d’un squale.
Tu ne peux que fuir vers la frontière
Quand dans ta course tu vois brûler la ville entière.

Tes voisins fuient plus vite que toi,
Le souffle gêné par le sang dans leurs gorges.
Le garçon avec qui tu te rendais à l’école
Qui baisait tes lèvres étourdiment derrière la vieille fabrique d’étain
Arbore une arme plus grande que son corps.
Tu ne quittes ton foyer
Que quand celui-ci t’intime de ne pas rester.

Nul ne quitte son foyer, sauf s’il te chasse
Du feu sous les pieds
Le sang bouillonnant au creux de tes tripes
Ce n’est pas une chose que tu aurais seulement songé accomplir
Jusqu’à ce que la lame brûle des menaces
Sur ta nuque
Et même si tu préserves son hymne
Sous ton souffle
Ce n’est qu’en déchirant ton passeport une fois dans les toilettes de l’aéroport,
En sanglots, empli de ces mots désormais imprononçables,
Qu’il devient évident que tu ne reviendras pas en arrière.

Tu dois comprendre
Que nul ne place son enfant sur un bateau
Si la mer n’est pas plus sûre que la terre.
Nul ne brûle ses paumes
Sous des trains
Entre des remorques,
Nul ne passe ses jours et ses nuits dans les entrailles d’un camion
À se nourrir de vent, sauf si les kilomètres franchis
Signifient quelque chose de plus qu’un voyage.
Nul ne rampe sous les barrières
Nul ne veut être battu
Ni se faire plaindre.

Nul ne choisit les camps de réfugiés
Ou de se déshabiller à la recherche des endroits
Où ton corps a cessé de souffrir
Ou la prison.
Parce que la prison est plus sûre
Qu’une cité en feu
Et un maton
Dans la nuit
Vaut toujours mieux
Qu’une cohorte
D’hommes qui ressemblent à ton père.
Nul ne peut l’endurer.
Nul ne peut l’avaler.
Personne n’a pour ça le cuir assez dur.

Le
« Rentrez chez vous, Nègres
Réfugiés
Sales immigrants
Demandeurs d’asile
Qui asséchez notre pays,
Noirs qui tendent la main
Qui sentent étrangement,
Le sauvage.
Ils ont foutus en l’air leur pays et maintenant ils veulent
Faire voler le nôtre en éclats. »
Comment les mots
Les regards mauvais
Peuvent-ils rouler sur ton échine?
Peut-être parce que ce persifflage est plus doux
Que des membres arrachés.

Ou parce que ces mots sont plus tendres
Que quatorze hommes entre
Tes jambes.
Ou que les insultes sont plus aisées
À digérer
Que les caillasses ;
Que les os
Que ton corps d’enfant
Mis en pièce.
Je souhaite rentrer en mon foyer
Mais celui-ci est la gueule d’un squale.
Mon foyer est le canon d’une arme
Et nul ne voudrait le quitter
À moins qu’il ne te repousse vers le rivage
À moins qu’il ne te dise
D’avoir les jambes lestes
De laisser tes vêtements derrière
De marcher à travers le désert
D’errer à la surface des mers
Se noyer
Être sauf
Être affamé
Mendier
Oublier l’orgueil
Car ta survie importe davantage.

Nul n’abandonne son foyer, jusqu’à ce qu’il se résume à une voix au creux de ton oreille
Disant doucement:
« Pars,
Cours loin de moi maintenant
J’ignore ce que je suis devenu
Mais je sais que partout ailleurs
Sera plus sûr qu’ici. »



Warsan Shire

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Warsan Shire

Née en 1988 au Kenya, Warsan Shire est une poétesse, auteure et enseignante Somalienne vivant à Londres. Reconnue mondialement et honorée de nombreux prix de poésie, elle a notamment publié le livre « Teaching My Mother How to Give Birth » (2011).

Ses textes ont été traduits jusqu’à présent en Italien, Espagnol et Portugais.

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